Pour explorer les terres lovecraftiennes, un nouveau guide nous accompagne. Après Alain T. Puysségur la semaine dernière, rencontre aujourd’hui avec Christophe Thill.

Bonjour Christophe. Pour ceux qui ne te connaissent pas encore, pourrais-tu te présenter ?

(Cet entretien a été réalisé avant la remise du Prix Spécial du Jury des Imaginales. L’occasion de féliciter et de remercier toute l’équipe qui a travaillé sur le projet ainsi que S.T. Joshi !)

Bonjour ! Je suis donc un amateur de littérature fantastique en général, et de Lovecraft en particulier. J’anime, avec mon camarade Thomas Bauduret, les éditions Malpertuis, que nous avons fondées ensemble. Je m’intéresse aussi aux sciences, aux sciences humaines, à la musique et à pas mal de choses…

Question rituelle : comment s’est passée pour toi la première rencontre avec l’oeuvre de H.P. Lovecraft ? Qu’est-ce qui t’a plu dans ses textes ?

J’ai commencé par croiser des références à Lovecraft, ou l’adjectif « lovecraftien », au fil de diverses lectures, et même dans certains jeux vidéo. J’avais déjà commencé à m’intéresser au fantastique, à travers Poe notamment, mais aussi par le biais des surréalistes, et ça m’a intrigué, d’autant que ce nom curieux, on le rencontrait rarement en librairie. Jusqu’au jour où…

Quel est le texte de HPL qui t’a le plus marqué ?

Eh bien c’est sans doute la première nouvelle que j’ai lue : « Dagon » (dans le recueil du même titre, dans l’édition Belfond). Le mystère, la description de lieux étranges, et puis brusquement la survenue d’une chose incroyable qui semble issue d’un cauchemar… J’ai évidemment été séduit. Une autre chose qui m’a plu dans ce recueil est que plusieurs textes contiennent une mention du Necronomicon, mais sans entrer dans les détails (les histoires qui en disent davantage ou donnent des citations ne sont pas dans ce recueil-là). Le côté intriguant de ces allusions n’a fait que m’allécher davantage !

Tu es l’auteur du Guide Lovecraft, un excellent ouvrage pour découvrir Lovecraft et son oeuvre. Pourrais-tu donner 3 bonnes raisons de se le procurer ?

Le guide Lovecraft, il est beau et il tient dans la poche.

1. Il est petit et facile à transporter.

2. Il est pas cher.

3. Il est intéressant pour un peu tout le monde, ou au moins s’efforce de l’être.

Je vais développer un peu le troisième point :

Pas facile de raconter une fois de plus « Lovecraft, sa vie, son œuvre », surtout dans cette collection des petits guides ActuSF qui sont des ouvrages de référence, petits mais riches (je ne vous dis pas la pression…) Bon, mon idée c’était quand même, oui, de faire découvrir Lovecraft, de façon concise mais la plus complète possible, aux gens qui ne le connaissent pas encore ; mais aussi de faire en sorte que les gens qui le connaissent déjà puissent lire ce livre sans s’ennuyer. J’ai tenu à ajouter des éléments d’analyses et d’interprétation un peu personnels : le lecteur a tout à fait le droit de ne pas être d’accord avec moi, mais au moins, il a un point de départ pour mener sa propre réflexion. Et puis j’ai essayé d’en rendre la lecture divertissante. Voilà.

Tu as supervisé la traduction de la biographie de référence Lovecraft : Je suis Providence aux éditions ActuSF. Qui est à l’origine du projet ? Jérôme Vincent est-il venu te chercher ou bien es-tu venu gratter à sa porte ?

Je suis Providence — éditions ActuSF

L’origine du projet remonte à peu près à la parution de l’ouvrage, qui remonte à 2010, mais dont son auteur S. T. Joshi avait publié une première version, assez condensée, dès 1996. Immédiatement, des gens se sont dit : il faut qu’on ait ça en français. Problème : c’est un gros livre, donc un gros volume de travail en perspective. Jérôme Vincent a ressorti l’idée dans le sillage du regain d’intérêt pour Lovecraft ces dernières années. Il s’est dit qu’un financement participatif pourrait enfin rendre les choses possibles, et la suite lui a donné raison. C’est lui qui m’a proposé le job, après la parution du Guide Lovecraft (qui n’a pas mal marché), mais soyons clairs : s’il ne l’avait pas fait, je serais venu le tirer par la manche pour réclamer d’en être !

As-tu connaissance d’autres tentatives de traduction de cette biographie en France avant que les éditions ActuSF ne s’emparent du projet ?

Oui, il y en avait eu. J’ai entendu quelques noms, mais je pense que c’est plutôt aux gens concernés de se dévoiler s’ils en ont envie, je ne veux « outer » personne…

Pour ma part je connaissais également la biographie écrite par Lyon Sprague de Camp H.P. Lovecraft ; le roman de sa vie sortie chez NéO en 1988 avec cette belle couverture de Jean-Michel Nicollet. Qu’est-ce qui différencie ces deux biographies ?

H.P. Lovecraft Le roman de sa vie — éditions NéO

Ah oui, Monsieur Nicollet… J’ai le plaisir d’avoir une couverture faite par ses soins pour une parution récente de Malpertuis, Les Derniers Contes du whisky de Laurent Mantese (un recueil de nouvelles maritimes allant du bizarre à l’horrifique, dans l’esprit de vous-savez-qui). Une illustration de sa main suffit à rendre un volume précieux, d’autant que comme toutes les belles choses faites par NéO, ce livre-là est maintenant épuisé.

S. T. Joshi explique que la biographie de Sprague de Camp a été le livre qui lui a donné envie d’entreprendre son propre travail. D’une part, parce qu’il montre qu’il est possible d’aller fouiller dans les archives (témoignages, correspondance publiée ou non, papiers personnels de Lovecraft) et d’en tirer pas mal de choses. D’autre part parce qu’il faut bien reconnaître que c’est un livre peu satisfaisant, principalement en raison de sa partialité. Sprague de Camp (qui est d’ailleurs également connu comme éditeur et continuateur de la série « Conan » de Robert E. Howard, un travail que le spécialiste de Howard Patrice Louinet qualifie de « massacre ») accable le pauvre Lovecraft de ses jugements sévères : il aurait dû faire ci et ça, accepter telle opportunité, voyager moins pour écrire davantage… Cette attitude de donneur de leçons a posteriori est assez pénible et ne correspond tout simplement pas à ce qu’on attend d’un biographe.

L. Sprague de Camp et Catherine Crook de Camp / Cimon Avaro / domaine public

L’approche de S. T. Joshi contraste très fortement avec cela : il a préféré reconstituer dans leur propre logique la vie, la pensée et le travail de Lovecraft. On peut trouver que Lovecraft a eu tort d’agir comme il l’a fait à tel moment de sa vie, mais il est évident qu’il avait des raisons qu’il jugeait tout à fait valables, voire qui se sont imposées à lui. Tout ce travail, qui réclame une riche documentation (elle existe) mais aussi une bonne dose d’empathie, on le retrouve dans l’ouvrage de Joshi, alors qu’il fait largement défaut chez Sprague de Camp.

Quel a été ton rôle dans ce projet ? As-tu été obligé d’utiliser le fouet avec Alex Nikolavitch ?

Je ne comprends pas cette allusion : Alex ne s’est jamais montré agressif, et il ne mord pas (enfin, pas à ma connaissance). Bon, sérieusement, c’est une des personnes avec qui j’ai eu un grand plaisir à travailler. Sélectionner l’équipe de 10 traducteurs et traductrices a été une petite partie du boulot. Mais ensuite, en recevant les textes, il m’a fallu repasser dessus pour homogénéiser les styles autant que possible, apporter parfois des correctifs, compléter par des notes de bas de page (il y en avait pas mal dans l’original, leur nombre n’a fait qu’exploser), unifier la présentation typographique et les références et, au final, ajouter un index, ou plutôt adapter celui de l’original. Je me suis aussi efforcé de faire un peu de comm’ autour du projet et de ses acteurs en animant une page sur Facebook.

M. Joshi a été invité aux Imaginales à Épinal en 2019, tu étais à ses côtés également. Vous avez fait une vraie tournée de rock stars !

Surtout lui, parce qu’avant Épinal il est passé dans une librairie parisienne (j’y étais aussi) et qu’ensuite il s’est envolé pour l’Australie… En tous cas ça a été un plaisir de passer quelques jours avec lui et sa femme Mary. On s’était déjà croisés quelques années auparavant (c’était à la convention NecronomiCon à Providence en 1999). Il m’avait même donné quelques coups de main quand j’avais fait mes recherches autour de Robert W. Chambers (dont on reparle dans les questions suivantes). C’est quelqu’un qui a une très grande érudition, pas seulement sur Lovecraft mais aussi sur l’histoire du fantastique en général, et aussi sur d’autres thèmes comme la philosophie athée aux États-Unis.

Il a une personnalité assez particulière qui mélange une grande cordialité avec un côté parfois plus rugueux qui froisse parfois quelques personnes (il se qualifie lui-même de curmudgeon, quelque chose comme « vieux grincheux »). Mais en tous cas nous avons passé de très bons moments, et le public des Imaginales a été ravi de pouvoir l’entendre, d’autant plus que ses voyages en Europe ne sont pas fréquents.

Revenons à HPL, le « reclus de Providence »… en cette période de confinement ce surnom prend une résonance particulière, d’autant plus qu’il est abusif ! En lisant la biographie on (re)découvre que HPL a été un grand voyageur, quitte à y laisser sa santé d’ailleurs …

HPL était-il un « simple touriste » ou bien cherchait-il autre chose ?

Tout le monde connaît cette citation où Lovecraft définit sa mentalité et ses goûts par la combinaison de trois tendances, qui sont l’amour 1. de l’étrange et du fantastique, 2. de la science et du rationnel, 3. de l’ancien et du permanent ? Eh bien je pense que ses voyages sont aussi là-dedans.

Quand il se met en route, c’est essentiellement pour aller voir ce qu’il considère comme des trésors architecturaux. Pas tellement des choses modernes : oui, les gratte-ciels gothiques de New York l’ont fasciné un temps, mais il n’en est jamais vraiment tombé amoureux, sa détestation pour la mégalopole leur donnant sans doute un goût amer. Sa passion, c’est l’architecture coloniale (de la période de la domination britannique, de 1606 à 1776), et même plus ancienne que ça : la ville de Saint-Augustine, en Floride, fondée par les Espagnols au XVIe siècle, est pour lui un ravissement.

Greetings from the oldest city in the United States, CC BY 3.0 Yesterday Papers
Greetings from the oldest city in the United States, CC BY 3.0 Yesterday Papers

Admirer des vieilles pierres (le quartier français de la Nouvelle-Orléans, la ville de Québec, Salem, Boston…) lui procure un véritable bonheur, et il est prêt à aller loin pour cela, quitte à mettre à rude épreuve ses petits moyens financiers et sa résistance physique limitée.

Mais ses voyages le mènent aussi vers des paysages naturels. On en parle justement dans la question suivante. Et là, plus que l’ancien, c’est l’étrange qui l’attire.

A propos de voyages et de paysages, au cours de mes recherches pour préparer cet entretien je suis tombé sur une courte interview de S.T. Joshi qui définit les dernières oeuvres de HPL comme du « régionalisme cosmique » : un écrivain régionaliste qui insuffle dans ses textes une dimension fantastique. Les Appalaches de « La Couleur tombée du ciel », le Massachusetts de « l’Horreur de Dunwich », les collines du Vermont pour « Celui qui chuchotait »…

Toutes ces descriptions, nous font découvrir l’Amérique (d’une certaine époque). Que penses-tu de cette idée ?

Je pense que c’est une fort bonne idée. J’ai mentionné le fait que ces paysages pleins de mystère, décors idéaux pour ses histoires fantastiques, sont aussi pour lui des buts de voyage. En général, l’écriture d’une histoire suit d’assez près la visite de ces lieux, et il y case même des personnes dont la rencontre l’a marqué. Dans le Vermont, par exemple : il y séjourne en juin 1928, après un premier et plus bref passage, un an auparavant qui a éveillé son intérêt pour cette région de collines boisées pleines de mystère.

Le Vermont : H.P. Lovecraft avec Vrest Orton en 1928 et devant la maison que celui-ci louait à West Guilford. H.P.L. avec Arthur Goodenough à Brattleboro en 1927. Crédit : H.P. Lovecraft Archive

Il visite la petite ville de Brattleboro, rencontre un artiste ermite féru de photographie nommé Bert G. Akley, fait l’objet d’un article écrit par son ami Vrest Orton qui paraît dans un journal local dans une rubrique intitulée « The Pendrifter » et, un peu plus tard, recueille auprès d’une vieille dame un certain nombre de légendes locales, dont celle des engoulevents qui se rassemblent pour capturer l’âme des mourants.

Un auteur de l’étrange parmi nous, Vrest Orton — source / Des lettrés se retrouvent à Guilford, Vrest Orton (avec un certain Howard “J.” Lovecraft) source

On reconnaît des éléments que Lovecraft utilisera dans « Celui qui chuchotait dans les ténèbres », bien sûr, mais aussi dans « l’Abomination de Dunwich ».

Un échange entre H.P.L et A. Goodenough … ou pas ! Un beau fake imaginé par l’auteur Nick Mamatas
Carte postale envoyée par HPL en 1928 durant son séjour chez Vrest Orton, source tentaclii.wordpress Un bel article à lire ci

(Les miracles d’Internet font que je suis tombé sur ce beau projet pédagogique, je pense qu’on en reparlera bientôt)

Des collégiens de Brattleboro ont réalisé un podcast sur le passage de H.P.L. Le rêve, non ?

D’ailleurs on pourrait faire le parallèle avec A. Derleth, qui au-delà d’avoir fondé Arkham House et d’avoir apporté sa contribution au « mythe » de Cthulhu, est aussi considéré comme un des « champions » de ce courant régionaliste ?

Lovecraft aime particulièrement les histoires que Derleth situe dans la petite ville de Sac Prairie, dont le modèle est sa ville de Sauk City, dans le Wisconsin, et où l’inspiration régionaliste est prégnante. Sauf que… il ne s’agit absolument pas d’histoires fantastiques. Pour Lovecraft, la production fantastique de Derleth (et celui-ci ne le contredit pas trop) n’est pas de très grande qualité, il y manque cette authenticité qu’il juge indispensable, et il s’agit surtout de textes alimentaires faits pour remplir les pages de pulps comme Weird Tales.

August Derleth dans sa bibliothèque, Ronald Rich / Public domain

Au contraire, le cycle de Sac Prairie, que Derleth inaugure avec le roman Place of Hawks (1935) et qui comporte plusieurs dizains de romans, nouvelles, journaux, poèmes… est considéré par Lovecraft comme une œuvre majeure qu’il qualifie de « proustienne ». Il est sans doute dommage que dans notre pays, Derleth soit surtout connu par ses nouvelles fantastiques largement dérivées de Lovecraft, au point que le nom de celui-ci figure, parfois même seul, sur les couvertures des livres…

Quittons les paysages américains et revenons à notre condition de confinés. Cette période a vu l’explosion de la consommation de séries TV.

Le succès de l’excellente saison 1 de True Detective, il ya quelques années déjà, a fait découvrir au grand public Carcosa et le Roi en jaune de Robert Chambers.

Quelle a été l’influence de Chambers sur Lovecraft ? Et d’ailleurs, au final n’est-ce pas Lovecraft qui a remis R.W. Chambers dans la lumière ?

Robert Willimas Chambers L.C. Page and company, Boston, 1903 / domaine public

Peut-on réellement parler d’influence ? Au moment où Lovecraft découvre les écrits fantastiques de Chambers, il a déjà largement posé les bases de sa propre œuvre. Il découvre surtout chez Chambers quelqu’un qui, avant lui et dans un style très différent (Lovecraft est un scientifique, ne serait-ce que de cœur, alors que Chambers est un artiste peintre, même s’il n’a jamais fait carrière), a imaginé des éléments étonnamment proches de ses propres créations : une mythologie imaginaire avec des éléments extra-terrestres, des lieux inconnus, un livre maudit dont la lecture rend fou, un cycle de savoirs mystérieux murmuré par bribes… Du coup, il lui rend hommage à sa façon : il pique quelques noms qui lui plaisent (Hastur, le lac de Hali, le Signe jaune…) et les dépose en passant au détour d’une de ses histoires. Ainsi le lien est fait avec un auteur précurseur, qui se voit « adopté », intégré a posteriori dans la tradition lovecraftienne.

Bien entendu, si on parle de Chambers aujourd’hui (ou d’Arthur Machen, ou de Lord Dunsany, etc.) c’est parce que Lovecraft les a aimés et encensés, notamment dans son essai sur l’histoire du fantastique, « Épouvante et surnaturel en littérature ». Il y a là une certaine injustice : ce sont vraiment de bons auteurs, qui ne méritaient pas de tomber dans l’oubli. Mais si c’est Lovecraft qui leur permet d’éviter cela, tant mieux.

Le fait que le showrunner de True Detective, Nick Pizzolatto, pioche dans Le Roi en jaune pour alimenter son intrigue a attiré l’attention sur ce roman. Pour ceux qui ne l’auraient pas lu, pourrais-tu le présenter ? À quoi s’attendre, et peut-être surtout à quoi ne pas s’attendre ? (pour rappel le roman a été publié pour la première fois en 1895)

Il s’agit en fait d’un recueil de nouvelles, mais les histoires présentent des liens entre elles, à la fois bien sûr à travers Le Roi en jaune, livre interdit qui engendre folie et suicides et où il est question de Carcosa (une ville étrange), d’une dynastie royale dont plusieurs noms sont cités, d’événements obscurs, et de Hastur (on n’apprend jamais ce que c’est) ; mais aussi par des références croisées à des personnages et des événements. Certaines histoires se déroulent à Paris (Chambers y a étudié la peinture), d’autres à New York. Elles tournent souvent autour de personnages qui, de leur plein gré ou non, croisent le chemin de ce livre et en sont transformés, pour leur malheur généralement. Chemin faisant, des informations fragmentaires sont données au sujet du livre et de ce dont il parle.

Le Roi en jaune, couverture d’une édition américaine (New York, F. Tennyson Neely, 1895).

Naviguant dans le milieu artistique parisien des années 1880, Chambers a été très marqué par l’esprit bohème et la philosophie décadente qui y règnent, même si on le sent lui-même beaucoup plus timide et conservateur que ça.

À quoi s’attendre, donc : un classique du fantastique et de l’étrange baignant dans une sensibilité esthétique exacerbée.

À quoi ne pas s’attendre : une clé aux énigmes de la série qui permettrait de mieux comprendre ce qui s’y passe et peut-être de résoudre l’enquête. C’est sans doute même le contraire : pour Pizzolato, Le roi en jaune est une source où il va puiser de l’étrangeté, du dépaysement, un certain côté psychédélique qui n’aide en rien à l’identification du meurtrier. Il ne s’agit pas d’éclairer les pistes mais plutôt de les brouiller (le plus artistiquement possible).

Tu livres une belle analyse de cette première saison de True Detective en complément de l’édition parue chez Le Livre de Poche ( et initialement sortie chez Malpertuis que tu co-diriges). Sans déflorer l’explication que tu en fais, en quoi True Detective est une série policière fantastique (dans tous les sens du terme) ?

Selon moi, pour deux raisons.

La première est que l’aspect fantastique, irréel, onirique, n’est jamais dissipé d’un coup de balai rationaliste. Il rôde toujours au bord du récit, prêt à s’infiltrer à tout moment, et il n’y a pas de véritable réfutation des différents éléments qu’il vient y déposer. Cohle a-t-il vraiment vu telle ou telle chose, ou l’a-t-il juste hallucinée ? Personne ne peut le dire, et le spectateur moins que tout autre.

La seconde est une considération plus personnelle.

Je suis assez contre la caractérisation de différents genres et sous-genre à partir d’ingrédients, l’approche naïve selon laquelle, par exemple, « la SF, c’est quand il y a des robots, ou des fusées ». Quand on parle de fantastique, ça donne une insistance, que je trouve fort lourde, sur la présence d’éléments et surtout de créatures surnaturelles (oui, on a connu il n’y a pas si longtemps une mode littéraire selon laquelle « le fantastique, c’est quand il y a des vampires, ou des loups-garou »…).

Or pour moi, ce qui compte avant tout dans le fantastique, c’est l’atmosphère. En disant cela, je pense évidemment à Lovecraft, qui avait fait de cette idée le combat de sa vie : la littérature fantastique, c’est une forme d’art, dans laquelle l’auteur s’efforce de transmettre à son lecteur une émotion, un ressenti authentique, qui tourne autour de cette fameuse « peur cosmique » dont il parlait tant ; et l’instrument essentiel de cette transmission, c’est l’atmosphère, qui est construite principalement à travers le style. Tout cela a beaucoup plus à voir avec la sensation de dissolution ou de fissuration de la réalité (avec tout ce que cela peut comporter de flou et d’incertitude) qu’avec le respect d’un catalogue d’éléments surnaturels obligés.

Faudra me ranger ce bureau … un bel article à lire ici

Bref, pour moi, quand on se trouve face à une narration qui plonge le spectateur dans une sensation d’étrangeté (inquiétante, comme ajouterait Freud), joue à lui faire perdre ses repères, à le dérouter, à le prendre dans une toile, on est bel et bien dans le fantastique, et peu importe s’il n’y a pas l’ombre d’une canine pointue (ou même d’un tentacule).

Thomas Ligotti est aussi cité dans les influences littéraires de ce show décidément très riche. Certains pensent même que le personnage de Rust Cohle dans True Detective est inspiré (voire plus) des écrits de Ligotti, pour son pessimisme notamment. Les Chants du cauchemar et de la nuit sont disponibles en français chez Dystopia. Es-tu au courant de la sortie d’éventuelles autres traductions ? (The Conspiracy Against Human Race)

Chants du cauchemar et de la nuit. T. Ligotti — éditions Dystopia

Pas trop ! Mais Ligotti est aussi (évidemment) un auteur que j’aime beaucoup. C’est un peu banal maintenant de dire ça, mais si on veut parler d’auteurs lovecraftiens, voilà le genre de noms qu’il faut citer, avec cette imagination horrifique, ce très beau style…

Cette question nous amène à ton activité d’éditeur. Peux-tu nous parler de la maison Malpertuis que tu co-diriges ? Quelle est son actualité (même si évidemment la période que nous vivons est un peu compliquée …) ?

Malpertuis est une petite maison d’édition qui fait ce qu’elle peut avec ses faibles moyens… mais tout en essayant de faire les plus belles choses possible et de propulser au maximum les auteurs de grand talent qui veulent bien nous faire confiance.

Les nouveaux comptes du whisky, L. Mantese — éditions Malpertuis

Nous avons la fierté d’en avoir découvert quelques-uns, dont les nouveaux titres vont justement bientôt paraître : Laurent Mantese avec les Nouveaux Contes du whisky que j’ai déjà mentionné, un livre plein de récits iodés et tourbés (et, pour la première fois pour nous, de photos couleur), et Pascal Malosse avec Soleil trompeur, un de ces recueils de nouvelles étranges dont il a le secret, mais avec pour cadre, cette fois, les rivages de la Méditerranée. Bien sûr, l’anthologie annuelle Malpertuis, onzième du nom, est aussi sur la dernière ligne droite. Et puis, dans nos toutes prochaines parutions, nous avons encore un nouveau venu chez nous, Francis Carpentier, dont le court recueil Mission à Bruxelles aligne histoire d’espionnage surréaliste, SF déjantée et horreur pure ; et une vieille connaissance, Claude Mamier, dit « Claudio le Vagabond », avec un recueil intitulé Il était une dernière fois, et autres récits des failles, où on prend plaisir à retrouver, quelques années après les Contes du vagabond, la voix de ce conteur hors norme.

On a appris récemment le décès de Joe Pulver. Pourrais-tu le présenter et évoquer quel était son lien avec R. W. Chambers et Lovecraft ?

Joe Pulver, photo Lady Lovecraft / CC BY-SA

Joe Pulver était un personnage tout en gentillesse et en générosité, en enthousiasme, en passion pour le fantastique mais aussi pas mal d’autres choses, notamment la musique (c’était un grand fan de tout ce qu’on trouve de plus novateur et non-conformiste tant dans le rock que dans le jazz). Il était romancier, nouvelliste, poète, critique… Plus que tout, j’ai envie de dire, c’était un animateur, quelqu’un qui aimait lancer des projets, rassembler des gens, créer des dynamiques, promouvoir le travail des autres… ce qui bien sûr l’a amené à être aussi rédacteur en chef de revues comme Midnight Shambler et Tales of Lovecraftian Horror (et co-rédacteur de Crypt of Cthulhu, la revue créée par son ami Robert M. Price), et anthologiste. Il a notamment dirigé les anthologies A Season in Carcosa et Cassilda’s Song, autour d’un univers qu’il affectionnait particulièrement, celui du Roi en jaune de Robert W. Chambers, dont nous avons déjà parlé. Il était très intégré dans ce « nouveau cercle lovecraftien » tournant autour du Lovecraft eZine. Il avait quitté les Etats-Unis il y a une dizaine d’années, s’était remarié et vivait à Berlin, où il continuait des nombreuses activités, jusqu’à ce que des problèmes neurologiques et respiratoires viennent hélas mettre fin à ses jours en avril dernier.

Et pour finir : ton confinement, tu l’occupes comment ?

Je télétravaille, je prépare les prochaines sorties Malpertuis (eh oui), je fais un peu de musique, je passe du temps dans mon petit bout de jardin quand il y a du soleil, et je regarde des documentaires télé !

Merci !!

Merci à toi Guillaume !

Artwork Loïc Muzy / Graphisme Bruno Cariou

Les indicibles entretiens de l’Association Miskatonic sont sous licence CC BY-NC-ND 4.0

L’association Miskatonic organise à Verdun en octobre le Campus Miskatonic, une convention dédiée à l’oeuvre de H.P. Lovecraft.

L’association Miskatonic organise à Verdun en octobre le Campus Miskatonic, une convention dédiée à l’oeuvre de H.P. Lovecraft.