La semaine dernière nous évoquions le Chili, terre fantastique, avec Gilberto Villarroel. Cette fois-ci on remonte le continent et direction …Providence pour un road-trip avec Fabien Fernandez et Guillaume Herlin de chez Rôliste TV.

(Note pour les lecteurs : c’est Fabien qui a répondu aux questions)

Bonjour Fabien. Pour ceux qui ne te connaissent pas encore, pourrais-tu te présenter ?

Je suis auteur, illustrateur, scénariste BD et créateur de jeux de rôle. Parfois, je fais aussi des carnets de voyage…

Question rituelle : comment s’est passée pour toi la première rencontre avec l’oeuvre de H.P. Lovecraft ?

J’ai commencé le jeu de rôle à l’âge de 9 ans, dans les années 80. J’y suis entré par L’œil Noir, puis Donjons & Dragons et ça m’a poussé dans les bras de Tolkien. Adolescent, je me suis avalé du Moorckok, du King et évidemment du Lovecraft. Ça faisait parti du lot de cette époque de lectures pour moi.

Qu’est-ce qui t’a plu dans ses textes ?

L’horreur historique. Ce décalage dans une époque que je ne connaissais pas et qui était en plus un jeu de rôle. C’était comme continuer une partie tout en lisant, en découvrant des secrets de cet univers. Puis, je me suis rapproché de la vingtaine et les nouvelles de Lovecraft me sont tombées des mains. Peut-être qu’en relisant, je ne trouvais pas ça si bien écrit…

Quel est le texte de HPL qui t’a le plus marqué ?

Le cauchemar d’Insmouth. Ce voyage dans la réalité et en même temps dans un autre monde. Comme si ça pouvait arriver à tout le monde de se retrouver au milieu de nulle part au lieu de fuir sa réalité telle une Alice qui passe de l’autre côté du miroir.

Venons-en à votre projet les Racines de l’horreur. Je l’ai découvert sur Facebook, à ses débuts. Je crois que vous avez réalisé le rêve de beaucoup ! Comment vous est venue l’idée ? Qu’est-ce qui vous a décidé à franchir le pas ?

Je me suis lancé dans le carnet de voyage, il y a quelques années en me rendant à La Nouvelle Orléans. J’avais envie de refaire un périple américain et je me demandais comment, quand j’ai eu cette idée, toujours avec les mondes imaginaires : de nombreux auteurs de l’horreur avaient vécu en Nouvelle Angleterre. En regardant de plus près, j’y ai découvert une littérature large, de Poe, à Hawthorne, en passant par King et Lovecraft. Mon second périple en Louisiane, s’était notamment fait avec Guillaume Herlin, et on s’est rendu compte qu’on avait le même rythme pour voyager. Comme il est rôliste et à la direction de Rôliste TV, je lui ai proposé de venir…

À partir de ce moment là, nous avons fait des listes et des cartes grâce à Internet et nos bibliothèques personnelles. J’en ai profité pour relire du Lovecraft (entre autre) et me surprendre à apprécier de nouveau certains de ses textes. Et c’était lancé !

Concrètement, financièrement, comment avez-vous réussi à monter le projet ? Avez-vous reçu le soutien de mécènes, avez-vous cassé votre PEL ?

On a tenté de démarcher des sponsors et malheureusement, en dehors de quelques perles rares (Roliste TV, Les Imaginales, Antre Monde…), les réponses ont été négatives (ou absentes). Si je me souviens bien, ça nous a permis de payer la location de la voiture et une partie des billets d’avion. Le reste, c’est de notre poche, mais quand on planifie bien et qu’on se limite ça se passe bien. Evidemment, il nous aurait fallu une semaine de plus et donc un peu plus de budget, mais on a eu un voyage assez génial.

Comment s’est passée la logistique (hébergement, déplacements) ? Des bonnes, des mauvaises surprises ?

On a tout fait nous même, notamment pour éviter des frais d’agence. On a loué une voiture et on a fait des haltes dans des Airbnb. Les deux derniers jours, nous étions dans la banlieue de Boston : pour les déplacements, c’était en transports en commun. Mes mauvaises surprises ça a surtout été un logement à côté de Salem : on était dans un soubassement, pas super. Sinon, je m’attendais aussi à autre chose sur le site de Dark Swamp que des villas de luxe ou encore passer dans la ville de Stephen King par temps de pluie n’était pas fabuleux. Mais découvrir le lieu de la fin du livre Rage de S. King — un asile–, comme un hôpital abandonné, gris et glauque à Orange, c’était génial. Marcher dans les rues de Salem ou dans les petits villages qui ont inspiré tant d’auteurs aussi ; se retrouver sur une île par très mauvais temps, ou sur une plage brumeuse : on ne se demande pas comment Lovecraft s’en est inspiré.

Voyager à deux, la cohabitation avec Guillaume (on ne parlera pas de confinement …). De bonnes, de mauvais surprises ;) ?

Avec Guillaume, on a le même rythme. On a passé des journées entières du matin tôt au dérush des appareils photo le soir, sans problème. À deux, on compose toujours. Je voyage seul ou à deux (maximum), et je visite de manières différentes. Il y a ces instants ou je voudrais être seul (par ce que je suis un peu ours) et je ne le suis pas, et ces moments magiques que j’aimerais partager, mais je suis seul. Du coup, partir avec la personne réglée sur la même longueur d’ondes me va.

C’était votre premier voyage aux États-Unis ?

Troisième. Dans l’ordre c’est : La Nouvelle Orléans, la Louisiane et… celui-là. J’adore ce pays et ses paradoxes très marqués.

Peux-tu nous redonner les différentes étapes de votre road-trip ?

Atterrissage à Boston, on a tout de suite filé sur Providence. De là on a visité la ville et tourné dans les alentours (Narragansett, Newport, Conanicut Island, …). On est remonté plein nord à Belfast (dans le Maine) à deux pas de Bangor. Et on a visité aussi la région notamment de Orange jusqu’à Mount Desert Island (Bar Harbor et ses petites villes isolées). Ensuite, on s’est installé à Beverly, en face de Salem, sur la côte, pour visiter les deux Salem. Celle qui porte le nom, et la « vraie », l’ancien Salem Village que l’on nomme Danvers. Et on est revenu à Boston après un tour dans les terres.

Votre première destination a été Providence avec un passage à la John Hay Library qui conserve le fonds Lovecraft. Comment s’est passé votre accueil sur place ? Vous avez ensuite pu consulter quelques précieuses reliques. Il est donc possible de demander à consulter ces précieux documents « en privé » ?

On a préparé le voyage au mieux. Et j’ai été agréablement surpris que la conservatrice nous donne accès si simplement aux documents originaux de Lovecraft. Principalement des courriers ou premières versions de ses textes. On pourrait rester des jours sur place tellement il y a de matière, et on a pu photographier et filmer comme on le voulait. Vraiment, un accueil amical et une ouverture fabuleuse sur les collections. En réalité, il faut juste demander poliment et vous pouvez consulter sans problème.

Photo Les Racines de l’horreur

Ça a dû être un moment fort ! Quels documents avez-vous pu consulter ?

Oui, très fort. On a manipulé majoritairement des courriers et cartes postales, ses échanges avec d’autres auteurs de l’époque et des parties de ses manuscrits dont L’Appel de Cthulhu. Il y avait aussi la carte d’Arkham par Lovecraft : il ne ferait pas un bon cartographe mais cela permet aussi de voir comment il l’imaginait.

L’inspecteur Legrasse — Photo Les Racines de l’horreur

Votre périple dans Providence s’est poursuivi avec un moment sur la tombe de HPL. Quels ont été vos sentiments lors de ce moment ? Y avez-vous rencontré d’autres pèlerins ?

Le cimetière n’est pas dans Providence et même si on est de bons marcheurs, on a opté pour la voiture pour s’y rendre. Sur place il pleuvait. Il ne faut pas s’attendre à ce que ce soit indiqué, nous avons pour notre part suivi les instructions trouvées sur un blog. Nous étions seuls et finalement, c’est juste une dalle avec un nom. Mais cela reste une étape incontournable si on veut se rendre sur les traces de l’auteur sur place, comme le quartier de la Brown University qui l’a inspiré.

Au cours de votre périple vous avez sans doute pu échanger avec des habitants de Providence? Avaient-ils connaissance de HPL et de la place qu’il a en tant qu’icône de la culture populaire ?

Nous avons discuté de Lovecraft avec des personnes comme la conservatrice ou encore le vendeur de la boutique dédiée. Je n’ai pas senti que les autres étaient très concernés. Je veux dire, les habitants en général. Il fait partie du décor, mais ce n’est pas non plus leur quotidien.

Vous avez pu vous arrêter devant les demeures de HPL et devant la maison Fleur de Lys ! Dans quel état se trouvent ces bâtiments ? Y trouve-t-on une signalétique, des plaques commémoratives ? De façon plus générale, avez-vous eu connaissance de « Lovecraft tours » ?

Nous avons préféré ne pas faire le Lovecraft tour, pour ne pas subir un prisme et un programme tout fait. Nous avons toutefois été dans les deux lieux cités. La maison de Lovecraft est en bon état… en fait, si on ne sait pas que c’est elle, elle se fond dans le décor. Le Studio Fleur-de-Lys (in french !) est assez immanquable et est a priori un atelier pour artiste. Mais nous n’avons pas pu le visiter. Nous nous sommes rendus un peu plus haut dans la rue au club des artistes de la ville. Je dis club mais ce n’est pas une MJC à la française, on est dans un lieu select avec une salle d’exposition et un bar à l’ancienne avec fauteuils en cuir, etc. C’est du sérieux !

Vous avez ensuite pris la direction du Maine sur les terres de Stephen King. Quels étaient les endroits que vous souhaitiez visiter ? Avez-vous rencontré Dagon ?

Pas de Dagon au programme. Cette partie du voyage s’est faite majoritairement sous la pluie. Nous avons pris la température émotionnelle de la région, à Orange comme je le disais, mais également au milieu de nulle part, dans la maison qui a servi de décor au film Simetierre ou au cimetière (faut suivre) de Bangor où une autre scène du film a été tournée avec le King en guest star. Nous nous sommes arrêtés devant chez S. King mais nous n’avons pas voulu le déranger : j’imagine qu’on aurait pu sonner chez lui, mais on est restés polis.

C’est en revenant à Salem, chez un barbier que j’ai discuté avec un fan absolu du King (et des Sopranos). Il m’a déroulé par le menu toutes les étapes à faire à Bangor pour l’univers de S. King. On y retournera peut-être un jour.

Passage à Salem, pour finir à Boston, terre natale de E.A Poe, dont on connaît l’importance pour HPL. La boucle était bouclée ?

Salem c’est surtout la ville de Hawthorne, avec son avenue et sa statue. On a également toute une partie historique avec un business de sorcières. Ce qui est amusant de nos jours c’est que rentrer dans une de ces boutiques c’est une poche de marketing qui vend autant du matériel de sorcière « historique » que du Harry Potter. Mais pour l’anecdote, on est entré dans une boutique excentrée, ou la femme nous a offert un pendentif protecteur… je m’attendais à devoir discuter pour ne rien acheter, mais non c’était juste comme ça.

Boston est une ville magnifique avec en effet la statue de Mr Poe. On sent l’influence européenne et les premiers pas de la construction de l’Amérique. On s’est rendu à la bibliothèque municipale juste avant sa fermeture… 3 minutes de bonheur pour les yeux : il faut que j’y retourne ! Ils ont aussi un superbe Little Italy et un China Town (tout petit) vraiment sympa. Et comme c’était les derniers jours, on en a profité pour manger dans de bons restaurants. Je dirais que c’est plus littéraire qu’horrifique.

Tu as pris des photos, des vidéos, réalisé de nombreux dessins. Une partie de ce matériel a servi à la conception de votre exposition. Y a-t-il quelque de chose de prévu avec les dessins ?

J’ai commencé une petite série de courtes vidéos du voyage. On a aussi un carnet de voyage avec une partie jeu de rôle, qui doit sortir chez Antre Monde. On a également puisé dans ce voyage pour un cadre de jeu de Monster of the Week, qui va sortir au studio Deadcrows (ça se passe à Providence).

Une fois revenus en France, et avec le recul, qu’est-ce qui vous a le plus marqué ?

L’envie d’y retourner. De sortir des sentiers battus. D’avoir un but précis pour voyager. C’est en effet formidable de voyager autrement, sur les traces de certains auteurs, de se mettre littéralement dans leurs pas, de s’imaginer à leur place et malgré plus d’un siècle passé de se dire : Presque trop facile de s’inspirer de ce décor en bas de chez toi. Je pense que si c’est possible à l’avenir, je referais bien ce type de voyage, je trouve que c’est très enrichissant et très plaisant à partager.

Pour sortir de Lovecraft, quels sont tes projets actuels ?

Le 4 juin, mon prochain roman (Le fracas du silence — éd. Scrinéo) sort en librairie. Je suis en train de valider des projets BD donc je ne peux pas encore en parler, mais j’ai le tome 3 de ma série Ayati (éd. Jungle avec Sandra Violeau au dessin) qui sort au dernier trimestre 2020. Sinon, J’ai un scénario pour le jeu Pax Elfica (éd. Les XII Singes) qui arrive, je travail sur les scénarios pour le jeu Vampire Chapters Montreal, je viens de débuter mon prochain roman à sortir l’année prochaine (Urban Garden -éd. Glénat) et je termined’écrire les scénarios pour l’extension de ma boîte pour débuter le jeu de rôle, D-Start.

Enfin, dernière question : à quoi occupes-tu ton confinement ?

Je travaille sur tous ces projets et d’autres. J’en lance certains, je profite pour avancer sur d’autres. J’ai fait un scénario qu j’ai mis en ligne sur mon site pour D-Start et j’ai écrit un début de roman à 6 mains avec Christine Féret-Fleury et Charlotte Bousquet : superbe expérience qui j’espère se concrétisera chez un éditeur. Et sinon… je joue au jeu de rôle et je lis. La vie quoi !

Merci Fabien pour toutes ces réponses (et pour l’idée de ces indicibles entretiens). Le Campus Miskatonic a été reporté à 2021, vous pourrez donc y admirer l’exposition Les Racines de l’horreur !

Fabien nous a gentiment permis d’illustrer cet entretien avec des photos provenant de la page Facebook du projet.

Le site de Fabien Fernandez Le site Rôliste TV

Artwork Loïc Muzy / Conception graphique Bruno Cariou

L’association Miskatonic organise à Verdun en octobre le Campus Miskatonic, une convention dédiée à l’oeuvre de H.P. Lovecraft.

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