Rencontre aujourd'hui avec Nicolas Fructus, illustrateur et auteur.

Tout d’abord un grand merci d’avoir accepté de répondre à mes questions !

Je t’en prie. Bonjour Guillaume !

Pour ceux qui ne te connaissent pas encore, pourrais-tu te présenter ?

Allez, je fais rapide. Je suis illustrateur depuis 1991, j’ai travaillé en BD, illustration, jeu vidéo, dessin animé, film, et depuis 2008 je travaille exclusivement en illustration et jeux de plateaux, pour me consacrer à des projets personnels avec quelques velléités artistiques. D’où le fait de ne plus travailler en production, qui pompe de l’énergie et du temps.

De quand date ta rencontre avec HPL ?

Il y a plusieurs rencontres. D’abord au début des années 80 avec le jeu de rôles l’Appel de Cthulhu chez Chaosium. Une révélation. Mais comme beaucoup de joueurs, nous ne connaissions pas Lovecraft. Déjà le nom laissait supposer un pseudo mal assumé venant d’une période non-vérifiable. Après un jet réussi sur Bibliothèque, c’est mon petit frère que je vois plonger lentement dans le mythe. Il a acquis la Couleur tombée du ciel, et l’affaire Charles Dexter Ward. Je n’aime pas la couleur tombée du ciel, mais j’adore l’affaire Ward. À 14 ans, je déteste lire, il n’y a que le jeu de rôles ; c’est après 18 ans que je lis enfin, grâce à une autre sorte de Philip, Dick de son nom. Ne me demandez pas pourquoi, c’est lui le déclencheur. Et là, je lis vraiment du Lovecraft dans la foulée, et j’adore.

Puis s’ensuivent 20 ans sans que je relise quoi que ce soit, et c’est en 2010 sur Kadath qu’avec l’équipe d’écrivains, nous travaillons sur les Contrées du Rêve, nous sommes tous comme des fous de servir le Maître de Providence, sauf que l’on s’aperçoit qu’on a tous dit oui au projet sans avoir relu du Lovecraft depuis notre adolescence… C’et dingue, mais on a tous une idée précise de ce que l’on voit de l’univers, mais on n’a rien d’autre qu’une mémoire d’adolescent, sans avoir re-confronté l’auteur à la lecture, en étant professionnels dans nos domaines. Sentiment étrange que de se re-plonger dans une lecture en ayant peur d’être déçu, d’avoir imaginé un bon auteur. Mais le mythe est à la hauteur de la réalité, nous re-plongeons avec bonheur, d’autant plus dans les Contrées. Réponse longue, mais en trois temps ! Désolé !

Y a-t-il un texte qui est ton favori ?

Oui, tout le corpus de la Clef d’Argent, donc, qui pour moi représente la licence poétique de l’auteur. Et puis les plus longs textes, comme les Montagnes hallucinées ou Dans l’abîme du temps. Quand le texte réveille une grosse mécanique.

Quels sont les artistes qui font partie de ton panthéon ?

Il y a les Old Ones, Philippe Druillet et Alberto Breccia. En cousin très proche, ne pas oublier Jean-Michel Nicollet dont chaque image respire l’ambiance de la santé mentale attaquée. Et puis dans les petits-jeunes (de ma génération) François Baranger. Pour en discuter régulièrement avec lui, ce n’est pas que son approche réaliste qui m’intéresse. Oui, il a un gros gros niveau technique. Mais ça, on n’en a rien à faire. Par contre, jamais il ne transigera sur une vision si le texte dit autre chose. Il reste collé au texte, à ce que veut dire Lovecraft. Et j’ai un immense respect pour ce respect-là ! Au-delà de cela, je ne cherche pas particulièrement les illustrateurs lovecraftiens, trop de belles choses nous entourent pour reste focalisé sur une approche fantastique.

Comment abordes-tu l’illustration des textes de Lovecraft ? Après tout, on est souvent face à l’indicible ou l’indescriptible !

Ma réponse va être assez simple. J’en veux pour preuve ce que réalise François Baranger. Il montre que l’indicible n’est pas si indicible que ça !

Souvent, on pense que Lovecraft botte en touche ; mais il décrit ! Et c’est plutôt précis ! Dans un second temps, il parle d’indicible, mais ça, c’est pour décrire le positionnement de l’humain trop humain face à des forces qui le dépassent. Autrement, en fonction des textes, Lovecraft est parfois plus poétique. Ce sont des évocations, et ça, ça demande une approche plus interprétative, moins formelle. Les ambiances sont aussi fortes que les descriptions. Pour son époque, c’est d’ailleurs sa grande force. C’est la représentation du malsain, du dérangeant, de l’obscure, de ce qui est caché, de ce qui est tapi dans les recoins de nos consciences. Autant de directions moins monstrueuses mais Ô combien évocatrices d’images. C’est une approche beaucoup plus intéressante, je trouve, que la simple monstration de la Créature, tout horrible qu’elle soit.

Après les superbes Kaddath et Gotland , as-tu d’autres projets autour de l’univers de HPL ?

Pas directement, mais je ne serais jamais définitif là-dessus. Je reviens sur Lovecraft quand je ne m’y attends pas. Finalement, j’ai été quasi-exclusivement amené à illustrer sur du Lovecraft sans illustrer Lovecraft directement. Ce sont souvent des projets lovecraftiens, où justement les mises en abîme, les ambiances, relevaient de son panthéon. Par ailleurs, l’année dernière, j’ai illustré Harrison Harrison de Daryl Gregory, un petit livre référence à Lovecraft, ou le très beau Vellit Boe de Kij Johnson encore l’année d’avant. Voilà, ça ce sont des petits projets lovecraftiens qui viennent nourrir le monstre tutélaire !

Tu es le directeur artistique du projet de documentaire Le Monde de Lovecraft. Comment t’es-tu retrouvé intégré à ce projet ?

C’est en partageant des discussions avec Gilles Menegaldo, grand spécialiste, qui organise des colloques thématiques sur Lovecraft.Il nourrit depuis longtemps l’idée de produire quelque chose qui ait plus de résonance qu’une réunion entre spécialistes. L’idée, ou le constat, c’est que dans un colloque, nous sommes tous déjà fédérés autour du plaisir de parler de Lovecraft. Et la petite pointe d’amertume qui s’en dégage, c’est qu’on aimerait le partager avec un peu plus de monde ! D’où l’idée d’un crowdfunding puis d’un documentaire. Gilles pense profondément que ses connaissances universitaires peuvent servir à plus qu’à l’analyse entre érudits du sujet. C’est l’essence même du projet. Et aussi le constat qu’il n’existe pas réellement de film sur l’analyse du travail de Lovecraft.

Quel est ton rôle en tant que directeur artistique ?

L’idée de départ est de travailler sur l’approche littéraire de Lovecraft. C’est Marc Charley, un grand ami lovecraftien de Gilles, qui est le réalisateur. Et dans nos discussions, l’idée aussi est de montrer comment se fait la représentation chez Lovecraft. D’un point de vue littéraire comme pictural. D’où mon intervention. Au départ, mon rôle est plutôt informel, mais avec le temps, on a eu envie d’aborder l’idée de la représentation chez Lovecraft.

Aura-t-on un documentaire « classique » ou quelque chose de plus scénarisé ?

Ainsi je complète la question précédente. Au lieu de juste poser une caméra devant des sommités grisonnantes aux propos pointus, la volonté est de réaliser un peu de visuel pour la mise en abîme des thématiques. Donc un ami collaborateur de Marc Charley, Pierre-François Lucas, réalise des maquettes dont j’ai fait les dessins. Ce n’est pas juste un habillage, une décoration, mais un plaisir d’amoureux de Lovecraft pour mettre en scène les propos développés dans le documentaire.

Peux-tu nous parler des « invités » à qui vous donnerez la parole ?

Très compliqué de répondre, car tant que ce n’est pas bouclé, rien n’est définitif, en audio-visuel. Pour cela, il faut suivre les informations sur le projet. Pour la partie graphique à laquelle je participe directement, je pense que le trio Druillet-Nicollet-Baranger sera présent !

Que souhaitez-vous apporter avec votre équipe de nouveau par rapport au documentaire Le Cas Howard Phillips Lovecraft de 1999 ?

Allez, je vais être critique. Si le Trividic est très réussi d’un point de vue visuel, ce film m’a déçu à un point jamais égalé. Rien n’existait sur Lovecraft, et quand c’est sorti, je m’étais dit comme bon nombre de mes amis lovecraftiens : enfin ! On va parler de lui !

Or, c’est clairement un film de quelqu’un qui n’a pas lu Lovecraft, à mes yeux. J’ai eu l’impression de voir un film qui s’auto-satisfaisait de lui-même, sans jamais parler de façon juste de l’homme. Voilà, c’est mon point de vue, ça n’engage que moi. Mais ma déception a été grande, aussi grande que ce film est par ailleurs bien réalisé. Mais je trouve qu’il tape « à coté ». En toute humilité, notre volonté est de vraiment parler de Lovecraft. La construction qui fait qu’aujourd’hui le lectorat de Lovecraft dépasse de loin le simple cadre de son écriture. Étudier tous ces aspects.

As-tu connaissance d’autres travaux documentaires de la sorte autour de HPL ?

Oui, mais je ne retrouve plus le document ! Il y a eu un documentaire américain assez intéressant de deux fois 1H30, je crois, où plein d’intervenants de divers horizons parlent assez bien, c’est juste un peu poussif, car ils discutent tous dans leurs bibliothèques respectives, mais ça a l’avantage d’être assez exhaustif ! Pardon, je ne me souviens vraiment pas du titre, tu retrouveras sans doute !

On la retrouvé c’est Lovecraft : Fear of the Unknow

Où en êtes-vous actuellement de la production ? Le confinement a forcément impacté votre travail ?

Oui, alors ça, c’est peu de le dire !

Tout ce qui se fait sans contact, ça avance ; je veux parler des maquettes ! Pour les interviews, certaines choses existent déjà, mais tout se décale et on voit comment grouper le travail sur l’automne. L’ensemble ne devrait pas trop décaler non-plus, il faut y croire !

Cette question est sans doute difficile mais avez-vous une idée de la date de sortie du documentaire ?

Alors désolé, je ne suis pas le maître des clefs, là aussi, les infos du site et du Facebook donneront des informations bien plus pertinentes que moi !

Y a-t-il d’autres projets sur lesquels tu travailles actuellement ?

Ouhlà oui ! Alors rien de lovecraftien, je travaille sur un univers personnel dont je développe des illustrations, des peintures, des cartes, des textes, et de la musique. Ça s’appelle Derio, et ça risque de me tenir quelques années en tâche de fond ! Je pose tout sur un site qui accumule les données, les informations. C’est une expérience fabuleuse.

Un gran merci pour tes réponses !

C’est moi ! Merci Guillaume !

Les indicibles entretiens de l’Association Miskatonic sont sous licence CC BY-NC-ND 4.0

L’association Miskatonic organise à Verdun en octobre le Campus Miskatonic, une convention dédiée à l’oeuvre de H.P. Lovecraft.

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