Entretien aujourd’hui avec Bobby Derie, auteur entre autres de l’essai Sex and the Cthulhu Mythos, paru chez Hippocampus Press.

Bonjour Bobby et encore merci d’avoir accepté de répondre à nos questions ! Qui êtes-vous ?

Sex and the Cthulhu Mythos — Hippocampus Press

Bonjour. Je suis un expert des Pulps, spécialiste de H.P. Lovecraft et de Robert E. Howard. J’ai été publié dans Lovecraft Annual, The Dark Man: Journal of Robert E. Howard and Pulp Studies, Occult Detective Quarterly, et Skelos, également The Unique Legacy of Weird Tales: The Evolution of Modern Fantasy and Horror (2015), Representing Kink: Fringe Sexuality and Textuality in Literature, Digital Narrative, Popular Culture (2019). Mes livres sont Sex and the Cthulhu Mythos (2014) et Weird Talers: Essays on Robert E. Howard & Others (2019), entre autres.

Quand avez-vous rencontré HPL ?

J’étais adolescent, j’avais peut-être 12 ou 13 ans, quand j’ai déniché un exemplaire de la collection Del Rey sur Lovecraft. Mon père était fan de SF et avait une collection des Weird Tales des années 90 (à l’époque où Darell Schweitzer en était l’éditeur) ainsi que des fictions de L’Appel de Cthulhu de chez Chaoisium. J’ai donc passé un été tranquille à veiller en lisant le cycle de Dunwich et le Cycle de Shub-Niggurath, c’est depuis là que j’ai été mordu.

Un texte favori ?

Not so scary Lovecraft — Patrick Dean

Dans sa fiction, ma préférée est The Picture in the House. Ça n’est pas son histoire la plus célèbre, et elle n’a pas vraiment de connexion avec le Mythe, ou alors à la périphérie. Pourtant, malgré tout, il accomplit en sept pages ce que beaucoup d’autres auteurs attendraient péniblement en soixante-dix.

Je pense en fait que certains épisodes de la vie de Lovecraft sont plus intéressants que sa fiction. L’histoire de comment lui et R.E. Howard en sont arrivés à correspondre (et c’était un des échanges épistolaires clé dans leurs vies à tous les deux) est incroyable.

En tant que spécialiste de Lovecraft, à quoi ressemble votre vie ?

La pandémie de 2020 a ruiné ma routine habituelle, mais en général je me lève tôt, mon corps est habitué à se lever à 5h00. Le travail sur Howard et Lovecraft ne paie pas les factures alors je me prépare pour aller boulot (je suis ingénieur dans l’électronique) puis je rentre et mon temps m’appartient à nouveau.

J’ai presque toujours 2 ou 3 projets sur lesquels travailler. En ce moment je travaille sur un livre à propos de Lovecraft et du Mythe, une sorte de suite spirituelle à SEX, ainsi que sur quelques essais que j’ai promis à des amis, et j’ai aussi un blog que je mets à jour 2 à 3 fois par semaine. Tout ça demande des recherches, et beaucoup de temps à « parcourir des parchemins », ce qui veut dire repérer les références dans les lettres publiées ou non, les vieux fanzines, les ouvrages universitaires ou critiques …

À côté du travail et de la recherche, je suis aussi actif en ligne, je modère le groupe H.P. Lovecraft sur Facebook et plusieurs subreddits sur Reddit, alors je dois passer beaucoup de temps à accepter des utilisateurs, supprimer des posts, et garder les choses en ordre.

Comment vous est venue l’idée d’écrire Sex and the Cthulhu Mythos ?

Je terminais mon Master d’ingénieur en électricité à l’université de South Florida et je voulais profiter de l’accès aux ressources de la bibliothèque pour écrire un livre. Je voulais faire quelque chose qui n’avait pas encore été fait, et même si j’avais lu pas mal de choses sur Lovecraft et le sexe, j’avais l’impression que personne n’avait tenté une approche exhaustive du sujet. Alors je m’y suis mis et j’ai commencé de vraies recherches.

Pouvez-vous nous en dire plus sur ce livre ? Est-ce seulement à propos de la sexualité de Lovecraft ou abordez-vous d’autres aspects du sexe dans le Mythe ?

Sex and the Cthulhu Mythos est composé de quatre chapitres. « Le sexe et Lovecraft » traite du sexe, de l’amour et du genre dans la vie de Lovecraft, en tenant compte de ses vues et relations. « Le sexe et le mythe de Lovecraft » s’intéresse à ces sujets dans sa fiction. « Le sexe et le mythe de Cthulhu » s’intéresse au même sujet mais dans le Mythe étendu. Et “Au-delà de Cthulhurotica” s’intéresse au sexe et au Mythe dans d’autres médias (télévision, films, l’occulte lovecraftien, l’art et les comics).

Chaque chapitre s’appuie sur le précédent, tout comme le Mythe lui-même, ce n’est pas seulement à propos de ce que Lovecraft a créé lui-même mais aussi comment d’autres créateurs l’ont interprété et ajouté des éléments.

Le Mythe, à l’origine, ne propose pas d’éléments érotiques, pensez-vous que la combinaison sexe / Mythe de Cthulhu soit possible ?

Le Mythe original renferme plus d’éléments érotiques qu’il n’y paraît ! Plusieurs histoires de Lovecraft découlent d’actes sexuels. The Dunwich Horror, The Shadow over Innsmouth, The Case of Charles Dexter Ward … ne fonctionnent pas sans que quelqu’un n’ait eu un rapport sexuel. Ce que l’on n’a pas ce sont des scène de sexe ou de l’érotisme explicite de la part de Lovecraft lui-même, ce qui est plutôt normal étant donné ses préférences personnelles et le média pour lequel il écrivait.

Mais c’est vraiment possible. Certains l’ont fait depuis des années.

Est-ce que des auteurs ont tenté d’ajouter du sexe dans leurs textes lovecraftiens ? Et si oui, est-ce que ça fonctionne ?

Weid Tales, septembre 1933

Oui, certains auteurs ont vraiment ajouté plus d’éléments sexuels au Mythe.

Robert E. Howard y fait allusion dans des histoires comme The Slithering Shadow et Worms of the Earth, et des auteurs ultérieurs comme Ramsey Campbell et Edward Lee ont été bien plus explicites, alors que la publication aux Etats-Unis devenait plus permissive et que la weird fiction mûrissait. Il y a eu de la pornographie explicite autour du Mythe dans les années 1970.

Ensuite, était-ce réussi ? C’est plus subjectif. Chaque lecteur décidera pour lui-même. Il est certain que s’intéresser au sexe signifiera souvent une toute autre atmosphère que celle de l’horreur cosmique qu’on associe à la fiction lovecraftienne.

Le pornomicon

Des œuvres comme le Pornomicon de Logan ne vont pas remporter de prix comme grande fiction d’horreur.

Le très bon Agents de Dreamland au Bélial (foncez le lire)

Cependant, il y a eu de fantastiques fictions autour du Mythe comme celles de Campbell et Caitlin R. Kiernan, qui, je pense, se positionnent comme de grands textes lovecraftiens qui traitent de façon réfléchie du sexe et de ses enjeux.

Vous écrivez que « les résultats du sexe sont la base de plusieurs histoires de Lovecraft ». Les Profonds et Wilbur Watheley avaient des mères ! Pourtant, les textes de HPL sont exempts d’éléments sexuels. Est-ce à cause de son éducation puritaine et / ou des restrictions éditoriales de l’époque, ou bien y a-t’il d’autres raisons ?

Lovecraft reconnaissait les horreurs potentielles de l’hérédité, ces idées étaient relativement implicites dans les histoires de Edgar Allan Poe et Arthur Machen, mais Lovecrat les a ramenées au premier plan. On ne choisit pas ses aïeux ! En somme, des horreurs eugénistes, plutôt d’avant-garde pour les années 20 et 30.

En même temps, le sexe en lui-même n’avait pas grand intérêt pour Lovecraft, et il n’aurait pas eu beaucoup de débouchés en termes d’écriture s’il l’avait intéressé. Les relations amoureuses étaient anecdotiques dans la weird fiction, en ce qui concerne Lovecraft. Il se plaignait de la romance et de la fin sentimentale dans « The Moon Pool » de A. Merritt. Les textes explicites sexuellement étaient considérés comme obscènes aux États-Unis à cette époque, alors même s’il avait voulu écrire un « roman pornographique Profond », il n’aurait sans doute pas trouvé d’éditeur … et se serait peut-être fait arrêter !

Lavinia Whateley, Asenath Waite ou Keziah Mason font partie des personnages féminins emblématiques de HPL. Vous les appelez des « héroïnes anti-gothiques ». Pourriez-vous développer ?

Le stéréotype de l’héroïne gothique est totalement sans défense, prompte à s’évanouir, mélodramatique à l’extrême, à en faire rougir les actrices de soap opéra. Lovecraft les a décrites dans son essai Supernatural Horror in Literature comme « l’héroïne sainte, toujours persécutée et généralement insipide » et il avait raison. Dans la littérature gothique ces femmes étaient faites pour être des victimes. Les personnages féminins de Lovecraft, en général ne sont pas du tout comme ça, elles ont tendance à être les complices de l’horreur … même si finalement elle les rattrape. Elles ne sont pas passives, elles participent à tout ça.

Est-ce que Lovecraft traitait les personnages féminins de la même façon quand il écrivait pour d’autres ( pour Zealia Bishop par exemple) ?

Les travaux de révision de Lovecraft lui permettaient de s’affranchir de ses propres règles. Pour The Last Test de Adolphe Danziger de Castro, Lovecraft conserve l’histoire d’amour de l’histoire originale, même s’il n’y a pas autant d’évanouissments.

Weird Tales — Novembre 1929

Pour des clientes comme Zealia Brown Reed Bishop et Hazel Head, Lovecraft écrit certains de ses personnages féminins les plus marquants, en suivant souvent l’idée ou synopsis originaux, bien que le texte soit de lui, et avec un focus plus marqué sur les relations amoureuses et la « voix » féminine. Le personnage de grand-mère Compton dans The Curse of Yig et The Mound était en fait inspiré d’un membre de la famille de Zealia.

Suite la semaine prochaine ….

Artwork Loïc Muzy / Design graphique Bruno Cariou

Les indicibles entretiens de l’Association Miskatonic sont sous licence CC BY-NC-ND 4.0

L’association Miskatonic organise à Verdun en octobre le Campus Miskatonic, une convention dédiée à l’oeuvre de H.P. Lovecraft.

L’association Miskatonic organise à Verdun en octobre le Campus Miskatonic, une convention dédiée à l’oeuvre de H.P. Lovecraft.